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Débat public du 17 juillet 2004 organisé par THEMAA
à l’espace Saint-Louis - Avignon

La marionnette : art visuel

SYNTHESE par Gwénola David, journaliste et critique


«La marionnette : art visuel». Un titre qui sonne comme une interrogation en point de suspension… En s’évadant du castelet, la marionnette aurait-elle abandonné sa famille historique, celle du théâtre, pour devenir fille adoptive des arts plastiques ? N’est-ce pas plutôt que, insatiablement curieuse, elle aime fureter dans les formes d’expression artistiques pour y puiser la sève de sa créativité ? Force est de constater en tout cas que, depuis les années soixante, les arts visuels ont fortement influencé la démarche artistique des marionnettistes. Aujourd’hui d’ailleurs, nombre d’entre eux sont plasticiens de formation.
C’est autour de ce thème que l’association THEMAA a réuni un panel d’artistes et professionnels, pour en discuter non pas en anthropologues ou en historiens mais pour témoigner de leur pratique et livrer leurs réflexions. Les débats, animés par Roger Wallet, directeur du Centre départemental de documentation pédagogique, furent très nourris, abordant les multiples questions que soulève l’appellation d’art «visuel». Quel est le rapport au verbe, au vivant, au corps ? Comment l’image fait-elle sens ? Quels enjeux la figuration pose-t-elle ? Comment langages visuel, textuel et verbal se complémentent-ils et se concurrencent-ils ?
Sans prétendre bien sûr restituer le foisonnement des discussions, cette synthèse regroupe de façon thématique les idées qui ont été développées afin de tenter de cerner les fructueuses résonances que suscitent les interférences entre la marionnette et les arts visuels.

L’objet comme entrée en matière
Pourquoi ce thème, qui ne se poserait pas - ou différemment - à propos du théâtre (d’acteurs) ou de la danse ? Sans doute la réponse se trouve-t-elle simplement dans ce qui fonde la marionnette : l’objet, figuratif ou abstrait, matériel ou immatériel quand il s’agit d’ombres ou d’images, constitue le support consubstantiel à cet art autrement désigné comme art de la «manipulation», d’impulser de la vie dans la forme originellement inerte, muette, qu’est la marionnette, de raconter une histoire par ce truchement. Or l’objet est avant tout visuel pour le spectateur.
Si l’invention et la fabrication de la marionnette n’interviennent pas forcément avant la conception du spectacle, certains artistes ont rappelé que la recherche sur la matière participe pour eux du processus préalable de création, comme mode d’exploration des possibilités expressives de l’objet. Danièle Virlouvet, responsable de la Compagnie du Coq à l’âne, considère ainsi les matières comme des «aliments» qui vont permettre d’appréhender le monde différemment. «On va d’abord en deçà de l’objet fabriqué, on plonge dans la matière pour retrouver une forme de primitivité et pour lui donner un prolongement. On entre dans un rapport de domptage complice». De cette prospection laborieuse du formidable potentiel des matières, qui exige une grande rigueur tout en autorisant une extraordinaire liberté, surgissent des formes, des créatures, des éléments de dramaturgie… «On découvre des territoires inconnus, des choses insoupçonnées». Johann Le Guillerm, directeur artistique du Cirque Ici, procède également à cette phase exploratoire préliminaire pour concevoir les «sculptures de piste» utilisées dans son dernier spectacle Secret, qui s’intègre dans une démarche expérimentale autour des notions de point de vue, de forme et d’équilibre. Il y met en jeu des objets qui semblent bel et bien dotés de vie et qu’il dompte comme des animaux sauvages. «Je projette une idée dans la matière, ce qui est une manière de faire travailler la matière, de créer une prothèse de spectacle. Les objets naissent de l’observation des matières qui me montrent des choses qui m’étonnent, que j’essaie de cerner pour construire en forme. C’est l’objet qui me montre ce qu’il sait faire et qui guide le geste, le mouvement».

Un art des sens différent
La marionnette : art visuel. Certes. Mais que signifie «visuel» quant à la construction du sens ? Faut-il l’entendre par opposition à la parole ? Comment interpréter cette «caractéristique» ? Dans son ouvrage Le Théâtre et son Double, Antonin Artaud écrivait : «Je dis que ce langage concret, destiné aux sens et indépendant de la parole, doit satisfaire d’abord les sens, qu’il y a une poésie pour le sens comme il y a une poésie pour le langage, et que ce langage physique et concret auquel je fais allusion n’est vraiment théâtral que dans la mesure où les pensées qu’il exprime échappent au langage articulé». Partant de cette citation, Danièle Virlouvet précise : «tout ce qui est visuel touche à des sens différents que ceux que l’on mobilise par la parole». La marionnette développe un langage composite où la parole ne forme pas l’unique vecteur du sens. Pour reprendre la formule paradoxale de Peter Schuman : «Les marionnettes exigent du silence et leurs silences font ostensiblement partie de leur langage». Sa capacité expressive passe aussi par sa présence physique, son environnement, son esthétique et sa situation. Plus que dans d’autres arts de la scène, tous ces éléments concourent au sens, sans suprématisme absolu de l’un.
En tant qu’objet visuel, c’est-à-dire appréhendé par le regard, la marionnette éveille par exemple chez le spectateur des sens comme le toucher, selon le même phénomène de synesthésie qui se produit avec une sculpture lorsque la vue suscite une sensation tactile. «Qui n’a pas ressenti le plaisir de caresser en admirant L’oiseau de Brancusi ?» demande Jean-Louis Heckel, codirecteur de Nada Théâtre.
Le spectacle se construit donc par la mise en résonance d’un ensemble de perceptions. L’entendement passe par un processus autant intellectuel que sensitif.

Visuel mais non naturaliste
Bien qu’objet visuel, visible, matériel, la marionnette ne produit pas un théâtre d’essence naturaliste. Tout au contraire. La forme concrète offre une interface physique où la pensée peut se projeter et « s’objectiviser ». Ce génie singulier de projeter la pensée sur la matière et de la rendre éloquente fonde l’irréductible originalité de l’art de la marionnette, qui fonctionne par symbole et métonymie via l’imaginaire. Et cette faculté ne relève pas de la question de la figuration. Dénuée de psychologie intrinsèque et d’affects, une figurine peut immédiatement être investie d’une identité. Elle ne joue pas, elle « est ». Elle se rapproche ainsi du théâtre de masques. Plus, en l’absence de la chair, elle pointe la présence de l’être. Comme le soulignait déjà Kleist, elle touche à l'essence même de la théâtralité, alors que le naturalisme du corps du comédien menace toujours d’étouffer le personnage. D’ailleurs, le processus d’identification au personnage s’opère différemment : par osmose empathique avec un acteur, il fonctionne par transfert et projection mentale sur l’objet.
Comme le souligne Alain Blanchard, directeur de la Fabrique des arts d’à côté, « la marionnette peut se révéler bien meilleur médium de la théâtralité que l’acteur. Elle est l’instrument qui donne la possibilité d’aller là où l’acteur ne va pas (tout comme l’opéra autorise un développement du drame de façon plus verticale que le théâtre) : au-delà du réalisme, sous les réalités apparentes, elle nous permet de revisiter nos mythes pour «donner du sens» au présent. Elle est l’instrument idéal d’un langage nouveau et poétique». On pourrait ici citer Gaston Baty : « A la frontière où s’arrête le pouvoir d’expression du corps humain, le royaume de la marionnette commence».
De par sa dualité fondamentale, c’est-à-dire son analogie à l’humain mais sa qualité ultime d’objet inerte, la marionnette apporte le décalage nécessaire par rapport au réel pour conférer au propos et aux émotions une dimension universelle. Elle offre un support fantastique à l’imagination la plus libre et la plus transgressive. S’échappant du carcan de la représentation réaliste, elle permet d’aborder des thèmes avec une crudité que la présence charnelle du comédien rend, sinon impossible, du moins périlleuse, comme la violence, la mort ou la sexualité. Quant aux sujets politiques «sensibles», souvenons-nous que Guignol fût un malicieux moyen de contourner la censure au 19ème siècle !

Révélateur de l’invisible
La force expressive de la marionnette tient sans doute à ce qu’elle offre à travers la forme un tremplin à l’imaginaire et un réceptacle à cette part de non-dit, irréductible aux mots. En effet, relève Evelyne Panato, directrice de la Maison du Geste et de l’Image : «en tant qu’art visuel, elle capte quelque chose de l’invisible : elle dit l’au-delà de ce qui est montré». Elle procède comme un révélateur «en creux» : la chair absente questionne le corps ; la chose la représentation du vivant ; la poupée notre attitude face aux stéréotypes de la beauté ; l’objet ce qu’il représente socialement, affectivement… Utilisée avec d’autres disciplines artistiques, comme la danse ou le théâtre d’acteurs, elle en révèle l’essence : l’inertie interroge le mouvement, l'apesanteur de l’objet manipulé renvoie aux lois de la gravité, à l’engagement corporel du manipulateur… «Il y a une réversibilité du processus de la manipulation. Le sujet agit autant sur l’objet qu’il est agi par l’objet. Qu’est-ce que l’objet révèle de nous-même ?» ajoute Evelyne Panato.
Le langage marionnettique, parce qu’il fonctionne par la juxtaposition des signes et la résonance entre eux, comme un tableau joue des formes, des couleurs et des matières sur l’espace de la toile, exprime autre chose que la simple addition des éléments séparés. Le sens naît de la mise en tension de différentes composantes dans un cadre scénique : objet, lumière, musique, parole, costumes… «Dans ShowRoomsDummies, explique Gisèle Vienne, codirectrice de la compagnie DACM, la présence de danseurs et de mannequins de vitrine dans la chorégraphie venait interroger la déshumanisation du corps féminin, formaté par les parangons publicitaires, et la relation entre le corps inerte, l’érotisme et la mort». Le sens surgit donc de la friction entre les signes, entre les « sens », friction qui engendre cette part de «non-dit». Tout comme dans un texte, où la syntaxe, le vocabulaire et le rythme expriment ce qui se cache entre les lignes, au-delà du récit, comme un « méta-langage ». La marionnette prend ainsi en charge cette part informulée. Du reste, comme le remarque Bernard Djaoui, codirecteur de l’Etoile du Nord de Paris, elle ne peut pas dire tous les textes : «l’écriture de Valère Novarina ou de Philippe Minyana est assez elliptique pour permettre à la marionnette d’exister et d’exprimer le «non-dit» des mots, tandis qu’une pièce de Sacha Guitry est beaucoup trop bavarde».
Dans sa mise en scène de Spendid’s, la compagnie DACM a travaillé sur l’état d’entre-deux, suspendu entre vie et mort, qui émane de la pièce de Jean Genet. Elle confrontait la gestuelle fluide des interprètes complètement masqués et celle, plus saccadée, de poupées articulées à taille humaine. Leurs mouvements suivaient le phrasé du texte, à la manière du Bunraku, puis, à mesure que les personnages sombraient dans la folie, ils s’autonomisaient et s’inversaient, traduisant ainsi la propagation de la mort.

Polysémie
La marionnette, en tant qu’objet plastique, est signifiante, d’autant plus lorsqu’elle est porteuse de mémoire via les matériaux qui la composent et / ou par sa forme quand elle reprend des figures emblématiques. Mentionnant l’exemple de la compagnie Turak, qui fabrique ses figurines avec des éléments puisés dans le bric-à-brac des greniers de l’enfance, Evelyne Panato constate : «Le spectacle réactive cette mémoire collective et partagée. Peut-on faire cela autrement qu’avec des objets ? Il y a une addition de connotations via l’objet». «Cette addition de connotations vient dès lors qu’on manipule des archétypes culturels » note Emilie Valantin, directrice du Théâtre du Fust.
La marionnette est foncièrement polysémique. «Par sa présence, sa forme plastique, son inscription dans une scénographie, elle raconte un deuxième « récit», visuel, sensitif», conclut Bernard Djaoui. La richesse du spectacle provient de la non redondance de récits qui entrent en «conversation» pour traduire la complexité de la situation et des émotions, pour restituer justement cette part de «non-dit» inhérente au texte. En revanche, lorsqu’ils se confondent, le spectacle devient illustratif. Claire Dancoisne, responsable du Théâtre La Licorne, rappelle que «l’objet n’est qu’une composante du spectacle parmi les autres. Il est au service d’une partition et n’a pas d’existence lorsqu’il est redondant». Jean-Louis Heckel complète, en parlant de Ubu, d’Alfred Jarry : «à chaque texte, à chaque thème, correspond un matériau. Il existe une alchimie étrange entre un spectacle et sa matière de base».

Eloge de la distance
Cette polysémie peut se déployer avec d’autant plus de puissance dans le théâtre de marionnette qu’existe une distance entre l’objet manipulé et le manipulateur. L'intervalle physique entre l'homme et la chose est l'endroit stratégique du jeu, là où se glisse l’imaginaire, l’écran intérieur du spectateur, là aussi où advient une réflexion dialectique entre le fond et la forme, s’épanouit la pluralité des niveaux de sens.
Reprenant l’analyse que Marie-José Mondzain développe dans Le commerce des regards1 , Naly Gérard, journaliste, a montré que le spectacle de la marionnette favorise une «libération du regard», une réappropriation critique des images proposées. En effet, l’image naît d’une construction, dans une relation triangulaire, entre celui qui la montre, ce qu’elle donne à voir, et celui qui la reçoit. L’écart entre ce qui est donné à voir et ce qui est vu crée l’espace de la réflexion. Or, dans la société actuelle abreuvée par le flot continu de la publicité, de la télévision ou du cinéma, cette distance tend à disparaître. Autrement dit, ces images-là nient la liberté du regard par leur pouvoir de séduction, par la terreur induite dans leur suprématie, et dictent ce que le spectateur doit voir, penser, sentir. Il se produit un phénomène d’identification automatique : le sujet regardant est littéralement absorbé, fabriqué, par les images, aliénant ainsi sa faculté de juger. Au contraire, dans le spectacle vivant, appréhendé comme une manipulation des signes de la scène, le spectateur se réapproprie l’image parce qu’il la voit se fabriquer en direct, parce qu’il promène la focale de son regard librement, et encore plus dans les spectacles de marionnette puisque le manipulateur est un «montreur» d’images : de figurines, d’ombres, d’objets… «Il indique non pas ce qu’il faut voir mais plutôt où regarder. Une des grandes forces de ce théâtre-là, où le jeu s’exprime aussi à l’extérieur du corps du manipulateur, réside dans l’écart existant entre le manipulateur (comédien ou circassien), et l’objet manœuvré. La manipulation ne constitue pas seulement une technique employée pour servir un propos, mais elle est elle-même le propos en tant qu’elle dévoile ce qui se joue dans le rapport du manipulateur et l’objet. » indique Naly Gérard. Par exemple, dans Twins, de la compagnie Mossoux-Bonté, des danseuses-manipulatrices évoluent aux côtés de leurs sosies de plastique, non pour générer un effet illusionniste de vraies jumelles, l’artificialité des mannequins apparaissant visiblement, mais pour explorer le sentiment de fascination face à la reproduction de soi dans un autre, la relation sujet-objet et sa réversibilité.
La distance ouvre un espace où le spectateur peut se projeter : en cela, son regard se trouve « libéré », puisqu’on lui laisse une place à investir et dans laquelle il construit la relation avec cette image. Au cours de la représentation, il devient «créateur» de «son» spectacle car élaborant le sens à partir de ce qui lui est montré et de son interprétation toute personnelle. Ainsi, dans 36Ø1°, la compagnie Amoros et Augustin dénude le processus de fabrication : un dessin réalisé en direct sur le sol est filmé, puis projeté, tandis que des inscriptions sont peintes à même l’écran. Cette stratification de l’image offre différents points d’appui pour le regard qui peut circuler visuellement entre eux. La manipulation à vue, en exposant simultanément la méthode de confection et le résultat obtenu, démystifie l’image.
La marionnette, art visuel, produit donc et manie des images qui diffèrent radicalement de celles que déversent quotidiennement la publicité et la télévision. Le « jeu», cet écart physique entre le corps du manipulateur et la fiction, devient décelable. Cette distance réactive la triangulation « émetteur - image - récepteur » essentielle au déploiement de la pensée critique et de la créativité personnelle.

Le mot et la chose
Si la marionnette est un art des sens, de leur combinaison par complémentarité et friction, comment langages visuel, textuel et verbal s’articulent-ils ? Quelles sont les correspondances, dans l’acception baudelairienne, et la concurrence qui s’établissent entre l’esthétique plastique et le texte ?
L’écrit constitue en effet une composante importante (mais non prédominante) du spectacle de marionnette, même lorsque que la parole se trouve évacuée totalement ou partiellement. Cette place apparaît d’évidence quand il s’agit d’une pièce écrite ou de l’adaptation théâtrale (verbale) d’un roman, d’une nouvelle… D’autre part, la trame dramaturgique s’appuie souvent sur un matériau littéraire, qui agit comme un «embrayeur poétique», selon l’expression de Gisèle Vienne, ou comme «un trampoline qui nous fait rebondir visuellement sur les mots» selon les termes de Claire Dancoisne. Emilie Valantin va plus loin dans la description du processus : «La lecture suscite des images. Un projet naît fréquemment du désir de la prolonger par un développement théâtral, de mettre en scène notre écran intérieur pour le partager avec les spectateurs. Il peut également être motivé par une idée, une indignation». Mais quelle que soit l’étincelle première, «c’est la conceptualisation, par la formulation énoncée, écrite, ratiocinée et soumise à des variations de vocabulaire qui engendre les propositions d’images scéniques» poursuit-elle. Le verbe demeure un outil capital (indispensable ?) qui permet d’affiner et de mettre en forme la pensée, d’échafauder le langage visuel.
Dans le cas d’un travail à partir d’une œuvre littéraire, quand bien même il ne subsiste finalement que quelques répliques, le matériau littéraire aura fourni le soubassement du langage visuel et, peut-être aussi, un filin de rappel face à la prolifération des visions que déclenche la lecture. Ainsi, Danièle Virlouvet explique : «pour La Tentation de Saint-Antoine, nous avons commencé par une longue exploration du roman de Flaubert, et nous avons retransmis par des images ce que les mots nous avaient donné». Ce processus, qui consiste à épurer le plateau au fil de la création pour ne conserver que les signes qui apparaissent indispensables au sens, rejoint la question de la redondance entre les composantes scéniques et le risque de l’illustration. Selon Claire Dancoisne : « La parole n’intervient que lorsque l’image est insuffisante pour traduire action et états».

Le défi de la figuration
Toutefois, la problématique de la superfluité peut s’envisager inversement. «Le visuel jouit d’une suprématie physiologique sur l’entendu et le décodé. Comment décramponner le regard pour libérer l’entendement ? Quelle forme concrète donner au personnage pour qu’il serve la littérature ? On peut chercher à estomper la forme matérielle et la manipulation, ou chercher la «neutralité», c’est-à-dire une caricature métaphysique, plutôt que sociologique, historique ou psychologique, de l’essentiel de l’humain, qui va servir le verbe» se demande Emilie Valantin. Dans Le Cid, les personnages, confectionnés en glace, ne bougeaient quasiment pas pour des raisons techniques, si bien que les spectateurs ne pouvaient pas discerner d’où venait la parole : les figurines constituaient alors un support physique permettant d’entendre le texte de Corneille.
Cette question renvoie à la figuration, qui pose les défis sans doute plus périlleux pour les marionnettistes. «Comment concevoir un héros jeune et beau, décodé comme tel par le public, sans singer l’esthétique de salon de coiffure ?» interroge Emile Valantin. Mais un autre écueil consiste à tenter d’imiter les fantaisies les plus superfétatoires de l’art contemporain, le style «post-abstrait, néo-matiéré, pseudo-art brut». «Il faudrait parfois assumer le figuratif en toute sincérité.» La solution consiste peut-être à chercher une conception globale, nourrie de la perception des enjeux dont le personnage est porteur, et où l’esthétique scénique fait écho au style du texte. D’autant plus que la marionnette n’est pas pensée pour elle-même mais dans une scénographie et un univers. Rappelons qu’elle s’inscrit dans un système complexe de signes…

Montrer les marionnettes
D’où le problème que soulève sa présentation muséale ! Moyen d’expression qui ne prend tout son sens que dans le contexte scénique, la marionnette extirpée de son contexte dramaturgique et esthétique redevient chose inanimée, vidée de sa substance dramatique. Or, objet patrimonial et pratique culturelle, elle a évidemment toute sa place dans une collection d’arts et traditions populaires. «Comment le public parvient-il à appréhender un spectacle à travers une déambulation devant des dispositifs muséographiques variés ?» questionne Simone Blazy, conservateur en chef du musée Gadagne de Lyon. « Nous disposons bien sûr de documents, comme des photos, le décor, les accessoires, le castelet… qui vont aider à visualiser l’environnement de la marionnette exposée. Mais il est impossible de restituer le jeu, la gestuelle, la musique, la mise en scène, les textes…, sauf par la captation vidéo du spectacle, encore que celle-ci ne montre le spectacle que par le prisme du réalisateur ». La solution ? «Un petit théâtre qui permettra de donner la réalité du spectacle de marionnette» !

La marionnette s’affirme donc, les réflexions exposées au cours des débats l’ont montré, résolument comme un art de la scène, pluriel, irréductible à une seule composante. Au contraire, elle mêle différentes formes d’expression artistique pour forger un langage original et composite mobilisant tous nos sens, où les éléments scéniques entrent en tension et instaurent une pluralité dialectique de niveaux de récit. En tant qu’objet visuel, elle ne prend sens que par sa contextualisation justement parce que, interface physique, elle condense la polysémie des signes dans les images qu’elle génère. Art singulier, elle est AUSSI un art visuel.

 
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